Biomécanique
La géométrie du coup de pédale
Deux cyclistes peuvent pousser tout aussi fort sur les pédales sans transmettre la même puissance. La différence tient à la direction de la force appliquée sur la pédale. Démonstration, chiffres à l'appui.
Seule la composante tangentielle produit un moment
La manivelle est un levier. Une force sur la pédale se décompose toujours en une composante tangentielle (perpendiculaire à l'axe de la manivelle) et une composante radiale (dans l'axe de la manivelle). Seule la composante tangentielle produit un moment ; la composante radiale pousse sur l'axe et ne fait rien tourner.
Le moment d'une force, ou autrement dit le couple, dépend de 3 facteurs : la longueur |r| de la manivelle, l'amplitude |F| de la force exercée sur la pédale, et l'angle θ entre la direction (axe) de la manivelle et la direction de la force appliquée sur la pédale.
Moment = |r| × |F| × sin(θ)
La force étant proche de la perpendiculaire à l'axe de la manivelle, on mesure son écart δ à cette perpendiculaire, soit θ = 90° − δ. Comme sin(90° − δ) = cos(δ), on peut écrire le moment en termes de l'angle de déviation δ :
Moment = |r| × |F| × cos(δ)
Ce facteur cos(δ) ne dépend que de la direction de la force. Il est maximal et vaut 1 quand δ = 0°, c'est-à-dire quand la force est appliquée perpendiculairement à l'axe de la manivelle, donc tangente au mouvement circulaire décrit par la pédale.
La puissance délivrée au pédalier, elle, est ce moment multiplié par la vitesse angulaire |ω|, c'est-à-dire la fameuse cadence de pédalage :
Puissance = Moment × |ω| = |r| × |F| × cos(δ) × |ω|
À cadence identique (c'est-à-dire |ω| fixé), amplitude de force identique (c'est-à-dire |F| fixé) et longueur de manivelle identique (c'est-à-dire |r| fixé), le facteur cos(δ) se reporte tel quel sur la puissance : c'est lui qui fixe les watts. Plus la déviation (δ) est grande, plus la puissance est petite, tout autre chose étant égale par ailleurs.
Deux cyclistes, même force, direction différente
Un pédalage parfait maintient la force tangente au cercle tout au long du tour (δ = 0°) : en haut on pousse vers l'avant, à la descente vers le bas, en bas on tire vers l'arrière (comme pour s'essuyer le pied), à la remontée on tire vers le haut. À droite, le même cycliste applique la même amplitude de force mais avec un écart δ : sa composante tangentielle tombe à |F| × cos(δ), et le reste part en radial — |F| × sin(δ) — qui ne produit aucun moment.
Ce qu'un écart constant retire
Prenons un écart constant sur tout le tour, tout le reste étant égal. Le facteur cos(δ) s'applique à chaque instant. Sur une base de 250 W délivrés en direction parfaite :
| Écart δ | cos(δ) | Puissance délivrée | Réduction |
|---|---|---|---|
| 0° (parfait) | 1.00 | 250 W | 0 % |
| 10° | 0.98 | 246 W | −1.5 % (−4 W) |
| 20° | 0.94 | 235 W | −6.0 % (−15 W) |
| 30° | 0.87 | 217 W | −13.4 % (−33 W) |
La perte de puissance est négligeable pour les petits angles, puis elle croît comme le carré de l'angle. Doubler l'écart (10° → 20°) quadruple la perte de puissance. Une légère imprécision coûte très peu ; un écart marqué se paie nettement.
Le gain le plus accessible n'est pas dans votre matériel, mais dans votre geste : apprenez à pédaler avant de gratter des grammes sur vos roues.
Dr Arnaud Collet, CPSS®