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Un phénix nommé “Lactate” renaît des flammes des vieilles idées reçues (déchet, poison, acide, agent de fatigue, dette d'oxygène, seuil anaérobie) et déploie ses vrais rôles : carburant cellulaire, signalisation, adaptation, flexibilité métabolique, réanimation.
Le phénix “Lactate” renaît des flammes des vieilles étiquettes — burn (brûlure), cramps (crampes), O₂ debt (dette d'oxygène), anaerobic threshold (seuil anaérobie), waste product (déchet), metabolic poison (poison métabolique), fatigue agent (agent de fatigue), acid (acide) — pour déployer ses vrais rôles : cell fueling (carburant), cell signaling (signalisation), adaptation, metabolic flexibility (flexibilité métabolique), resuscitation (réanimation)… Figure : Brooks et al. [1] — reproduite sous licence Creative Commons Attribution (CC BY).

Métabolisme

Le lactate, phénix du métabolisme : pourquoi il faut arrêter de parler de déchet, d'acide lactique et de seuil anaérobie

Ce que les travaux de George A. Brooks changent vraiment

6 juillet 2026 · Lecture ~10 min · Dr Arnaud Collet, CPSS®

Le lactate n'est pas le déchet d'un muscle privé d'oxygène. C'est une molécule centrale du métabolisme, produite en continu, échangée entre cellules, utilisée comme carburant, recyclée en glucose et impliquée dans les signaux d'adaptation. Ce que l'on appelle encore trop souvent “seuil anaérobie” ne marque pas un basculement brutal vers un fonctionnement sans oxygène, mais une modification de l'équilibre entre apparition et disparition du lactate. Autrement dit, le lactate ne signe pas l'échec du système : il révèle sa dynamique.

Pendant des décennies, le lactate a été présenté comme le symbole de l'effort qui dérape : un déchet, un poison métabolique, un agent de fatigue, voire le témoin que le muscle serait “passé en anaérobie”. Pourtant, les travaux de George A. Brooks obligent à changer complètement de lecture.

Trois de ses articles forment les étapes d'un même raisonnement. Dans “Lactate in contemporary biology: a phoenix risen” [1], Brooks montre que le lactate doit être réhabilité : il renaît comme un phénix après un siècle de mauvaises interprétations. Dans “The Science and Translation of Lactate Shuttle Theory” [2], il expose le mécanisme central : le lactate shuttle. Dans “The ‘Anaerobic Threshold’ Concept Is Not Valid in Physiology and Medicine” [3], il montre pourquoi le concept de “seuil anaérobie” est physiologiquement problématique.

Le problème n'est pas seulement scientifique. Il est aussi lexical. Les mots que l'on utilise — “déchet”, “acide lactique”, “anaérobie” — façonnent notre compréhension de l'effort. Or, chez Brooks, ces mots conduisent souvent à de mauvaises interprétations.

Partie 1

Les idées reçues à déconstruire

Idée reçue Le lactate est un déchet

En réalité

Brooks rejette cette vision. Le lactate est un intermédiaire métabolique majeur. Il est à la fois un substrat énergétique, un précurseur majeur de la néoglucogenèse (la fabrication de glucose) et une molécule de signalisation.

Le lactate n'est pas une impasse métabolique. C'est une forme mobile d'énergie carbonée, capable de circuler entre cellules et organes.

Idée reçue Le lactate apparaît quand l'oxygène manque

En réalité

C'est une simplification fausse. Brooks insiste sur le fait que le lactate est produit en continu, même en conditions pleinement aérobies.

Cela ne veut pas dire que l'hypoxie ou certaines situations pathologiques ne peuvent pas influencer la lactatémie. Mais, dans l'exercice et dans la physiologie normale, la présence de lactate ne peut pas être interprétée automatiquement comme une preuve de manque d'oxygène.

Lactate ne veut pas dire “absence d'oxygène”. Il signifie d'abord qu'il existe un flux glycolytique, une production, un transport et une utilisation du lactate.

Idée reçue Le lactate est responsable de la brûlure musculaire

En réalité

Attention à ne pas basculer d'une caricature à l'autre : lactate et acidose ne sont pas sans lien. Lors d'un effort intense, lactate et perturbations acido-basiques apparaissent souvent ensemble, mais le lactate ne doit pas être réduit à “l'acide qui brûle le muscle”. Brooks rappelle que l'acidose est un phénomène complexe, lié notamment à l'hydrolyse de l'ATP, au CO₂, aux systèmes tampons et aux équilibres ioniques. Réduire tout cela à “l'acide lactique” revient à confondre un cortège de phénomènes avec l'un de ses compagnons de route.

Idée reçue Le lactate cause directement la fatigue

En réalité

La fatigue est multifactorielle. Le lactate accompagne souvent l'effort intense, mais il n'est pas un poison métabolique simple.

Le lactate est davantage un témoin et un acteur d'une réponse métabolique intense qu'une cause isolée de la fatigue.

Idée reçue Le seuil anaérobie marque le passage en anaérobie

En réalité

C'est le cœur de l'article “The ‘Anaerobic Threshold’ Concept Is Not Valid in Physiology and Medicine” [3]. Brooks y critique la validité physiologique du concept de anaerobic threshold. Il ne faut pas pour autant tout jeter : les seuils lactate, ventilatoires ou le MLSS (maximal lactate steady state, l'état stable maximal de lactatémie) peuvent être utiles comme outils pratiques. Ce que Brooks critique, c'est l'interprétation selon laquelle ces seuils indiqueraient une bascule nette vers un métabolisme sans oxygène.

Le problème n'est pas de mesurer le lactate. Le problème est de conclure trop vite que son augmentation signifie un manque d'oxygène.

Partie 2

Le lactate phénix : pourquoi Brooks parle de renaissance

Le titre de l'article “Lactate in contemporary biology: a phoenix risen” [1] n'est pas un simple effet de style. Le lactate est un “phénix” parce qu'il renaît dans la biologie contemporaine après avoir été associé pendant des décennies à des idées négatives : déchet, poison, acidose, fatigue, dette d'oxygène, seuil anaérobie.

Dans cet article, Brooks et ses collègues expliquent que le lactate est maintenant compris comme une molécule centrale dans plusieurs dimensions : production et distribution d'énergie, signalisation cellulaire, adaptation à l'exercice, flexibilité métabolique, fonctions cérébrales, santé et pathologies, et jusqu'aux situations cliniques de réanimation.

Le lactate n'est pas une anomalie de l'exercice intense. Il fait partie du fonctionnement normal du métabolisme.

Chez Brooks, le lactate n'est plus le résidu d'un métabolisme imparfait. Il devient une molécule d'intégration : il relie les voies énergétiques, les cellules et les organes.

Partie 3

Le lactate shuttle : la clé pour comprendre

L'article “The Science and Translation of Lactate Shuttle Theory” [2] expose le mécanisme central. Le principe est simple à énoncer : certaines cellules ou fibres produisent davantage de lactate ; d'autres peuvent le capter et l'utiliser. Le lactate circule donc entre cellules productrices et cellules consommatrices.

Ce transport n'a rien de passif. Il passe par des transporteurs membranaires dédiés (les MCT, monocarboxylate transporters) et met en jeu une chaîne bien identifiée : production, transport, captation, oxydation, néoglucogenèse et signalisation. On observe ces échanges à toutes les échelles :

Un point mérite d'être souligné, car il est souvent déformé : tout le lactate ne finit pas dans le foie. L'oxydation du lactate — son utilisation directe comme carburant — dans les muscles actifs, le cœur et d'autres tissus est au moins aussi importante que son recyclage en glucose.

Le lactate est une navette entre glycolyse et respiration mitochondriale. Il permet à une partie du système de produire rapidement un substrat, et à une autre partie de l'utiliser comme carburant.

On peut le résumer d'une image : le lactate est une monnaie d'échange métabolique. Mais l'image ne vaut que si l'on revient toujours au mécanisme concret — production, transport, captation, oxydation, recyclage.

Partie 4

Lactatémie : une concentration ne dit pas tout

Voici un point essentiel, et souvent contre-intuitif : une concentration sanguine de lactate ne permet pas de connaître directement le turnover du lactate, c'est-à-dire la vitesse à laquelle il est réellement produit et consommé.

Deux grandeurs comptent :

La lactatémie augmente lorsque Ra dépasse Rd. Cela peut venir d'une augmentation de production, d'une diminution relative de la clairance, ou d'un déséquilibre entre les deux. Une même valeur affichée sur le lecteur peut donc recouvrir des situations métaboliques différentes.

C'est directement utile pour l'entraînement. Un athlète entraîné peut afficher une lactatémie plus basse à une intensité donnée, non seulement parce qu'il produit potentiellement moins de lactate, mais aussi parce qu'il est plus capable de le capter, de l'oxyder et de le recycler. Le chiffre a baissé ; la raison n'est pas univoque.

Une valeur de lactate sanguin n'est pas une mesure directe de la production glycolytique. C'est le résultat net entre production, sortie cellulaire, transport, captation, oxydation, néoglucogenèse et distribution.

Partie 5

Pourquoi le seuil anaérobie est un terme problématique

Le titre de l'article — “The ‘Anaerobic Threshold’ Concept Is Not Valid in Physiology and Medicine” [3] — est volontairement fort. Encore faut-il l'interpréter correctement.

Brooks ne dit pas qu'il ne faut plus mesurer le lactate, ni que les transitions d'intensité n'existent pas, ni que le MLSS ou les seuils pratiques sont inutiles.

Brooks dit que le terme “anaérobie” est trompeur ; que la hausse du lactate ne prouve pas automatiquement un manque d'oxygène ; que le lactate est produit en continu en conditions aérobies ; et que la lactatémie reflète surtout la balance entre apparition et disparition du lactate.

Le seuil lactate est un outil. Le “seuil anaérobie”, compris comme un passage brutal vers un métabolisme sans oxygène, est une mauvaise interprétation.

Plusieurs formulations plus rigoureuses existent selon le contexte : seuil lactate, transition lactate, maximal lactate steady state (MLSS), domaines d'intensité modéré / lourd / sévère, équilibre production–clairance du lactate, ou encore dynamique du lactate.

Restons justes : “seuil anaérobie” reste parfois utilisé dans la littérature et dans le langage courant. Le terme n'est pas interdit — il est physiologiquement ambigu, et c'est cette ambiguïté qu'il faut avoir en tête.

Partie 6

Ce que cela change pour les tests et l'entraînement

Mesurer le lactate reste très intéressant. Ce qui change, c'est la manière d'interpréter la mesure.

La question n'est pas seulement “combien de lactate est produit ?”, mais “à quelle vitesse le lactate apparaît, disparaît, circule, est oxydé ou recyclé ?”

Partie 7

Les mots à changer

Formulation à éviterFormulation plus rigoureuse
“Acide lactique”“Lactate”, sauf contexte chimique précis
“Le lactate est un déchet”“Le lactate est un substrat énergétique, un intermédiaire métabolique et une molécule de signalisation”
“Le lactate cause la fatigue”“La fatigue est multifactorielle ; le lactate accompagne l'effort intense sans être un poison métabolique simple”
“Le muscle passe en anaérobie”“La contribution glycolytique augmente et l'équilibre production/clairance du lactate se modifie”
“Accumulation d'acide lactique”“Augmentation de la lactatémie et perturbations acido-basiques associées”
“Lactate = manque d'oxygène”“Lactate = dynamique de flux métabolique, transport, oxydation et signalisation”

Conclusion

Le lactate ne signe pas l'échec du système

Le lactate a longtemps été brûlé par des interprétations erronées. Les travaux de Brooks le font renaître comme une molécule centrale du métabolisme contemporain.

Le lactate ne signe pas l'échec du système. Il révèle au contraire comment le système s'organise pour produire, redistribuer et utiliser l'énergie.

Le lactate n'est pas le déchet d'un muscle privé d'oxygène. C'est une molécule centrale du métabolisme, produite en continu, échangée entre cellules, utilisée comme carburant, recyclée en glucose et impliquée dans les signaux d'adaptation. Ce que l'on appelle encore trop souvent “seuil anaérobie” ne marque pas un basculement brutal vers un fonctionnement sans oxygène, mais une modification de l'équilibre entre apparition et disparition du lactate. Autrement dit, le lactate ne signe pas l'échec du système : il révèle sa dynamique.

À retenir

Dr Arnaud Collet, CPSS®
Références :
[1] G. A. Brooks et al., “Lactate in contemporary biology: a phoenix risen”, J Physiol, 2022.
[2] G. A. Brooks, “The Science and Translation of Lactate Shuttle Theory”, Cell Metab, 2018.
[3] G. A. Brooks, “The ‘Anaerobic Threshold’ Concept Is Not Valid in Physiology and Medicine”, Med Sci Sports Exerc, 2021.